• Ces fragiles abris que l'on nommait « civilisation »

     

    Effondrement de notre île de Pâques?

     

    Ces fragiles abris que l'on nommait « civilisation »

    One standing moai in evening sun in Easter Island - stock photo

     

     

     

    La civilisation de l’île de Pâques constitue un cas d’école pour réfléchir aux processus d’effondrement des sociétés, c’est-à-dire de la « chute radicale du nombre, de l’organisation politique et sociale d’une population sur un territoire donné ». 

            

     

    Située à 3 680 km des côtes chiliennes, à 4 050 km de Tahiti et à plus de 2 000 km de la terre la plus proche, cette île de 166 km2 offre l’exemple parfait d’un monde fini et fermé sur lui-même, image d’une terre devenue « zone morte » bien avant l’ère industrielle, chimique et nucléaire.

     

    La disparition de la civilisation pascuane constitue un creuset de la réflexion sur la façon dont les civilisations sont, par leur aveuglement, cause de leur disparition : l’île de Pâques est « le meilleur exemple d’une société qui se détruit par la surexploitation de ses propres ressources ». Les causes de cet effondrement survenu à la fin du XVIIe siècle seraient une croissance démographique incontrôlée et surtout un coût environnemental de la démesure. La construction de moaï, statues géantes, symboles d’un pouvoir auquel se seraient cramponnées des élites coupées du reste de la population et emportées dans une course au prestige. Démesure de l’homme moderne, mais aussi démesure de l’homme antique, d’hier à aujourd’hui, au choix; riche ou pauvre d’enseignement.  

     

    En parallèle, la course folle de la croissance d’un système capitaliste sauvage, d'un néolibéralisme financier, de la pollution, du réchauffement climatique, du pillage, des corollaires que sont l’inégalité et la précarité, et bien sûr des conflits qui en découlent sont patents des mêmes comportements des élites, décideurs coupés de la réalité quotidienne au XXIe siècle. Patents du même comportement des masses dont l’inertie réfractaire aux changements, manipulées et conditionnées, si difficile à évoluer en conscience, peine à s’insurger.

     

    Ainsi « […] le transport des statues des carrières de pierre aux côtes de l’île aurait exigé énormément de bois. D’où une déforestation systématique ayant entraîné la disparition des principales ressources de l’île : il n’aurait plus été possible de construire des pirogues pour la pêche et les nombreuses espèces d’oiseaux qui venaient nicher dans les arbres auraient déserté l’île. La société pascuane aurait alors sombré dans le déclin et la misère … scellant  son destin. A contrario, celui des civilisations de Tikopia, plus rigides, car conscientes de la finitude de leur monde ont perduré.

     

    Même si, à un moment donné la thèse d’un effondrement uniquement lié à des causes environnementales peut-être contesté : si la disparition totale des forêts n’est pas avérée grâce à un sursaut de la population chassant ses élites, si les techniques pascuanes de transport des moaï avaient évolué en efficacité énergétique sans demander autant d’arbres, cause principale du déboisement; Il n’en demeurerait pas moins que les causes primaires du mal auraient été si profondes et si meurtrières, qu’elles auraient affaibli l’organisme « civilisation » jusqu’au point de non-retour et qu’il a suffi de petites causes extérieures anodines (rat polynésien, sécheresse…) pour mettre à bas un édifice passablement délabré. C’est tout le scénario de la croissance, de l’effondrement et des petits effets extérieurs induits qui doit être mis en perspective. L’effondrement n’étant pas au préalable visible et physiquement ressenti par la population, celui-ci se réduisant sans doute à un processus continu de dégradations partielles conduisant à un écroulement final brusque à la septième génération.

     

    Quoique nuancé le scénario d’effondrement reste bien réel: un abandon très progressif des sites et un épuisement graduel conduisant au collapse final. Le processus commence dès 1250 et se poursuit bien après le contact avec les Européens, « […] les difficultés causées par la raréfaction des précipitations et la pauvreté des sols n’étaient pas caractéristique de l’ensemble de l’île […] ». Le déclin de la production agricole aurait progressivement poussé les habitants à abandonner certaines zones pour s’installer dans d’autres, plus fertiles, certaines zones ayant été réinvesties après avoir été abandonnées, les populations de l’île de Pâques ont, je pense, lutté avec succès contre les obstacles environnementaux naturels, mais leur environnement trop “dégradé” n’a pas laissé assez de temps à la dernière population restante, enfin réaliste et pragmatique, pour se nourrir et survivre.

     

    Certes, la complexité des processus d’effondrement à l’œuvre ressortissent d’un ensemble de facteurs: (les dommages environnementaux, changement climatique, troubles sociaux, guerres… auxquels il faut ajouter les mauvaises réponses apportées par la société).

     

    Comme y incitent les dernières données concernant l’île de Pâques, il convient cependant de s’éloigner plus encore d’un « déterminisme environnemental » trop strict et surtout de mitiger le scénario global d’effondrement établissant mécaniquement une « trajectoire continue » de destruction de l’environnement et une phase d’écroulement rapide par épuisement du système. Le rôle des évolutions sociales et politiques et des événements contingents est également à prendre en compte, le rapport à l’environnement doit être le lieu d’une négociation permanente et vitale.

     

    Pour autant, la réalité de l’effondrement final et l’importance des paramètres physiques du milieu vivant restent indéniables. Si le processus n’est pas unilatéral et continu, le franchissement de certains seuils environnementaux peut bien agir comme un piège conduisant, lui, à des emballements eux-mêmes unilatéraux et déterminés. Sans simplifier les nouvelles données ni les thèses générales d’effondrements, nous ne pouvons nier que notre monde puisse devenir un nouveau polder Pascuan pour les prochaines et trop proches générations nous entourant. Le poison est en nous, dans les sols et le sang de nos enfants…La croix sera lourde à supporter, les responsables reposent en paix.  

     

     

     

    Michel Piriou

     

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