• La perversion idéologique du libéralisme

     

    Notes de l’auteur : Une opinion qui n’engage que moi mais qui nous concerne tous. J’aurais pu encore développer davantage mon exposé et donner aussi plus d’exemples mais, c’est un livre que j’aurais fini par écrire. Pour l’instant c’est une synthèse suffisamment longue. On peut affirmer sans trop errer que le " NE QUID NIMIS " (rien de trop...) des latins a été un invariant dans toute la tradition de la sagesse universelle. A chaque fois qu’un excès, quel qu’il soit, est apparu dans l’histoire et a été présenté comme recommandable, l’humanité est tombée dans les pires déchéances. 

     

     

    En mai 68, J’étais encore très jeune, un slogan m’avait interloqué : nous ne voulons plus d’un monde où le risque de ne pas mourir de faim s’échange contre celui de mourir d’ennui. Je me demande ce que l’auteur de cette pensée écrirait aujourd’hui ! Aujourd’hui où non seulement nous risquons de mourir d’ennui parce que nous n’avons plus de travail mais également d’avoir faim – N’avons-nous pas ces témoignages de petits retraités qui en sont réduits à manger les boites à chats -

    Dans l’antiquité les personnes indésirables étaient exilées, dans notre monde moderne elles sont exclues. Toute une catégorie de la population est exclue, non pas pour un délit d’opinion, simplement parce qu’elle est en «  trop ». Aurions-nous à ce point régressé depuis la Rome antique ? Quelle perversion a fait que l’homme en est arrivé à rejeter ses semblables comme des mouchoirs en papier… ! Depuis un quart de siècle, c’est à dire rien à l’échelle d’une nation, nous assistons en direct à la transformation de nos sociétés. Nous en sommes autant spectateurs, acteurs que victimes. Nous sommes passés d’une société rigide, sclérosée, figée dans ses principes, à une autre « cassée » idéologiquement parlant.

     Cet état a généré des conséquences inédites dans l’évolution du rapport de forces sociales. C’est en partie du fait de cette cassure au détriment du plus grand nombre qu’une minorité a pu fissurer la cuirasse des mentalités. Elle a profité de cette faiblesse providentielle pour bousculer des dogmes centenaires et les remettre en cause, introduisant une autre forme de pensée, une idéologie de remplacement, de nouveaux schémas mentaux. 

    C’est cette transformation des valeurs en une idéologie libérale, ne faisant référence qu’au marché, qui est le véritable symbole de la réussite des théoriciens et de détenteur de capital. Dès la fin de la guerre un groupe bien particulier attendait dans l’ombre des cénacles son heure de gloire - les détenteurs de capitaux - . Ils surent par un lent et méthodique travail de préparation, de sape des institutions, faire advenir ce qui les rendrait prospères. Comme un virus à l’œuvre, ils ont fait travailler pour eux l’organisme social, comme un cancer généralisé ils ont phagocyté les partis, les syndicats et l’esprit citoyen,  - au point que celui-ci - trouve "tout naturel" de vivre dans une société uniquement basée sur l’exploitation, la consommation et le profit.

    Les crises ou plutôt les « situations » de crise qui ont suivies avaient déjà leurs remèdes car, en bons médecins, ces financiers des temps nouveaux, des temps bénis, avaient acquis la science de la manipulation qui introduit la maladie et propose de la traiter, en oubliant comme il se doit le volet de la prévention.

    Ainsi, le combat, un instant orienté vers d’autres horizons, vers plus de justice et d’équité, en faveur d’un autre système économique, ce combat fut perdu d’avance. L’avènement d’une civilisation plus fraternelle, où la richesse serait devenue un bien de répartition, fut repoussé aux calanques grecques.

     « Ces bâtisseurs » ont construit le néolibéralisme ambiant qui occupe notre quotidien et, dans la foulée, l’uniformisation d’une politique, d’une économie «  acceptable » reprise plus tard sous l’appellation de mondialisation.  C’est l’instauration à grande échelle de la précarité comme une loi naturelle,  l’oblitération des consciences comme une évolution innée de notre perception cognitive. Je pourrais presque dire que c’est une mutation allant de soi puisque, le postulat de départ était le coma de notre libre arbitre.

     

    A l’époque de Pascal on disait : la nature a horreur du vide, nous dirions aujourd’hui que la mentalité humaine ne peut pas se passer du profit. Tous ceux qui oseraient dire le contraire seraient aussitôt traités d’obscurantistes, d’horribles réfractaires au progrès de l’humanité.  Résultats probants d’une logique froide et implacable.

     

    Les hommes avaient perdu la foi, ils l’ont retrouvé : nous adorons à nouveau le « veau d’or ».  

     

    Ce travail de reconquête fut sans doute laborieux.  Il demandait de la finesse pour solidifier le terrain d’où allait essaimer de nouveaux pouvoirs décisionnels. 

     

    Comment ces pouvoirs se sont-ils mis en place ? Pour cela, je voudrais revenir un peu en arrière et ouvrir une page d’histoire.   

     

    Rappelons-nous : Au sortir du second conflit mondial, un certain nombre de grandes institutions internationales sont nées de la volonté de tenir compte de l’expérience dramatique des conflits qui ont embrasé le monde durant la première moitié du XXe siècle. Les accords de Bretton Woods donnaient ainsi naissance au Fond Monétaire International (FMI), à la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) qui allait financer la reconstruction de l’Europe (Plan Marshall) puis devenir par la suite la Banque Mondiale. Dans la foulée, les États membres de ce nouvel ensemble signaient, en 1947, un Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce dénommé le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade). Au-delà de ce foisonnement institutionnel, il faut bien comprendre les leçons de l’entre-deux-guerres, période de montée des nationalismes, d’exacerbation des tensions mercantilistes et de fermeture des nations guerrières.

    L’économie de guerre de l’Allemagne nazie était une économie de l’autarcie qui refusait l’échange, car elle refusait d’être dépendante de ceux qu’elle se préparait à attaquer. Certes, certains observaient que cette économie de fermeture a donné de l’emploi aux salariés allemands... mais à quel prix -

    C’est d’ailleurs pourquoi l’argument de la politique de l’emploi est ambigu, notamment lorsque les hommes politiques nous disent que l’emploi doit être la préoccupation majeure de toute politique. Il n’y a pas de chômage dans une prison et le chômage (on disait l’oisiveté) était interdite et réprimée en Union Soviétique.

    On peut donner de l’emploi en demandant à des individus de creuser des trous, puis à d’autres de les reboucher. Mais, si l’on occupe ainsi les gens, on gaspille aussi leur temps ; ce sont des faux emplois. -Combien de trous sont ainsi crées, style emploi fictif, économiquement s’entend.

    Comme un tel contexte de fragmentation de l’espace international ne pouvait que dégénérer en conflit, il en est ressorti que le monde serait d’autant plus pacifié et civilisé, que les pays seraient ouverts aux échanges. Dans cet esprit, les accords du GATT avaient pour objectif de promouvoir le « libre-échange ».

     

     

     

    Remarquons au passage que, dans un monde réellement libéral, de telles organisations - qui sont en fait des administrations internationales financées par des fonds publics - ne devraient pas exister. Elles sont le résultat de la volonté des dirigeants de vouloir « réguler » l’économie. Or, ce sont normalement les échanges qui régulent justement l’économie en faisant en sorte que les intérêts forcément contradictoires des uns et des autres (acheteurs et vendeurs, salariés et entrepreneurs, emprunteurs et prêteurs, exportateurs et importateurs) se transforment en équilibres (en offres et demandes), équilibres certes perpétuellement mouvants et toujours provisoires car, les sociétés humaines sont forcément en mouvement. Si les intérêts des acteurs économiques sont contradictoires à court terme (si je donne plus au salarié à l’instant ‘t’, le patron et l’actionnaire perçoivent moins au même instant), ils deviennent totalement complémentaires et solidaires à long terme, (pour que je puisse être salarié, il faut des créateurs d’entreprises ; pour pouvoir créer des entreprises, il faut des individus qui apportent leurs compétences ou du capital, etc.)

    Mais je m’écarte de mon propos initial, penserez-vous, j’y reviens. Car ce que je veux faire comprendre c’est l’importance de la peur, presque atavique, tellement elle serait destructrice, d’un conflit mondial, d’un changement de monde, hors le monde capitaliste. Il n’y avait donc pas d’alternative, il fallait effacer dans l’inconscient toutes alternatives possibles, dans les termes que le monde serait d’autant plus pacifié qu’il serait libéral et qu’il serait d’autant plus libéral qu’il deviendrait civilisé. Le libéralisme pour beaucoup de nos contemporains est étroitement associé aux valeurs de paix et de civilisation. - Le libéralisme c’est la paix et la civilisation - sacré tour de prestidigitation –

     

    Il était aisé d’introduire les leviers qui allaient ouvrir toutes les portes de commandement et des pouvoirs de choix : Ce fut donc l’application d’un autre remède, génial dans son application, le recours à un ordre, celui des conseillers et des experts, le placement des bonnes pièces aux bons endroits avec un discours ô combien évocateur - l’homme trouve son juste prix sur le marché - le meilleur moyen de réduire le nombre d’indigents est de ne pas les secourir - si les pauvres savent qu’il leur faut travailler pour ne pas mourir de faim, ils travaillent - si des hommes jeunes savent qu’ils n’auront pas de secours dans leur vieillesse, ils économisent - si les vieillards savent qu’ils auront besoin de leurs enfants, ils tâchent de s’en faire aimer... Nous touchons là au ressort subliminal de la peur du conflit dans un système capitaliste, celui de perdre la « liberté » du libre échange, (les loups étant dans les bergeries à l’insu du plein gré des moutons, la représentation pouvait commencer), d’où le recours à mon petit détour historique.

    Je suis certain que, bien avant un quart de siècle, l’effondrement du capitalisme et de sa philosophie libérale surviendra, je ne suis pas certain qu’il coïncide, avec du recul, comme le retour à une période d’innovations brillantes et éclatantes, préfigurant les fastes d’une renaissance lumineuse, fraternelle, humaniste et équitable,  mais le doute est permis et j’entretiens l’espoir de me tromper. Car, sur tous les fronts nous voyons une autre révolution de l’information solidaire, changer le tissu, le rythme et la substance de la vie. Nous parlons à peine de démocratie participative qui, je pense est déjà dépassée, alors qu’il faudrait penser démocratie anticipative quand l’histoire et l’avenir se télescopent aussi rapidement. 

     

    Nous ne pouvons plus nous borner à la simple observation des évènements, nous devons prévoir des cadres prévisionnels adaptés pour le super combat qui s’intensifie. Je ne crois pas que nous assisterons à la reprise d’un drame révolutionnaire entraînant les masses, ni même au renversement des élites dont le terrorisme serait le catalyseur. Nous assisterons à, une nouvelle forme de résistance visible, invisible et certaines fois clandestine, éparpillée en mille îlots (cf la civilisation vernaculaire des archipels) sur de multiples lieux, intervenant sur de multiples plans, sans doute pendant quelques années, petit à petit, pour réveiller de son coma traumatique notre conscience citoyenne. j'imagine des combats alternatifs avec des expériences de vie autonome.

     

    Une guerre commence et elle sera froide, très froide pour les citoyen progressistes et pour les peuples des nations occidentales lancé dans un processus de changement, de projet de société et la conquête d’un nouveau monde possible dont nous serions, pour certains, les pionniers, à la seule condition d’avoir le courage, l’audace, de montrer l’exemple.  

     

    Mon ambition en écrivant cet article est de pouvoir éveiller les consciences mais pas seulement. Mon ambition est d’être un élément rassembleur et un catalyseur. Il y a probablement dans l’âme de tout être humain un foyer caché sous la cendre et, qui est d’autant plus menacé de s’éteindre, que l’esprit a reçu aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes faites. L’anti-Morphée est celui qui secoue ces cendres, fait jaillir la flamme qui réveille. 

    Un combat a été perdu, une nouvelle guerre commence contre le pot de fer rouillé… les pots de terre, cette fois-ci, pourraient bien l’emporter. Puisse le Saint esprit Exupéry les guider vers la nécessité de la réinvention… vers des futurs souhaitables. 

     

     

     {Ecrit originellement à Montreuil (93100) à l’occasion du 3ième millénaire (année 2000). Relu, corrigé et actualisé  le 29 janvier 2014}. 

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