• Le milliardaire qui achète la terre pour sauver la planète

    Douglas Tompkins pose sur sa propriété d'Ibera, en novembre 2009. Le fondateur des marques de vêtements Esprit et The North Face est un pionnier de l'écologie radicale : les parcs qu'il a créés en Amérique du Sud représentent un territoire grand comme la Corse.

    Douglas Tompkins pose sur sa propriété d'Ibera, en novembre 2009. Le fondateur des marques de vêtements Esprit et The North Face est un pionnier de l'écologie radicale : les parcs qu'il a créés en Amérique du Sud représentent un territoire grand comme la Corse. Crédits photo : AFP

    En Argentine, dans le sanctuaire de Los Esteros del Ibera, l'Américain Douglas Tompkins, fondateur de la marque Esprit, affronte les fermiers pour rendre leurs exploitations à la nature sauvage.

     

    La péninsule d'Ibera est un bout du monde. Peuplée de carpinchos (capybaras), - une variété de rongeur au corps d'ourson - de caïmans et d'oiseaux rares, cette contrée vaste comme dix fois la Camargue, forme un royaume lagunaire dont le prophète est un milliardaire philanthrope.

    L'Américain, Douglas Tompkins, 66 ans, rachète les terres cultivables du sanctuaire de Los Esteros del Ibera, l'«eau qui brille» dans la langue des Indiens Guaranis, pour les convertir en un parc national de 1,3 million d'hectares. Il acquiert les unes après les autres les fermes d'élevage et les démantèle. Il retire le bétail, démonte les barbelés, laisse à l'abandon les rizières pour rendre les terrains aux espèces en voie d'extinction. Le seigneur des marais veut réintroduire des espèces disparues comme le fourmilier et peut-être un jour le jaguar. Une utopie qui suscite la méfiance et l'hostilité parmi les petits exploitants agricoles de la Mésopotamie argentine.

    À Esteros del Ibera, chaque camp défend sa vision de la nature. Celle des autochtones partis en croisade contre le nabab «yankee» est traditionaliste. Ils combattent pour continuer à exploiter leurs terres comme ils l'entendent. Celle de Douglas Tompkins et de sa femme, Kristine McDivitt, est universelle. Le couple est convaincu que la course à la consommation conduit à la catastrophe. «Nous les humains, nous nous construisons un magnifique cercueil dans l'espace appelé planète Terre», affirme-t-il. L'ex-homme d'affaires américain, fondateur des marques de vêtements Esprit et The North Face et son épouse, ancienne patronne de la firme Patagonia, se sont reconvertis en pionniers de l'écologie «profonde», une philosophie new âge. Leurs partisans en pantalon de toile plissée et chapeau à bord large de gaucho n'hésitent pas à descendre dans la rue à cheval lorsqu'il s'agit de protester devant un tribunal contre la construction d'un barrage par un grand propriétaire.

    Voici peu, le conflit a pris une tournure politique. Un groupe de députés allant des nationalistes péronistes à la gauche a monté, sans succès, une campagne au Congrès pour confisquer les biens de Douglas Tompkins au nom de l'intérêt supérieur de la nation. Le magnat a riposté en précisant qu'il était disposé à léguer sa réserve à l'État dans quinze ou vingt ans…

    «Le gringo veut dicter sa loi»

    Douglas Tompkins n'en est pas à son coup d'essai. Il s'est déjà offert des fjords déchiquetés sur les côtes de Patagonie et des forêts sur les flancs de volcans au Chili. Ses parcs publics ou privés représentent aujourd'hui un territoire de la taille de la Corse.

    Ex-skieur olympique, Douglas Tompkins tombe amoureux de l'Amérique du Sud en grimpant les cimes enneigées du Chili. En 1979, sa fibre environnementaliste se traduit par la création d'un parc de séquoias sur le toit de l'immeuble d'Esprit à San Fransisco. Dix ans plus tard, il vend ses entreprises. Le roi de la fringue a entre-temps découvert Arne Naess, un gourou de l'écologie radicale, mort l'an dernier à 96 ans, qui prêche l'abandon de la société techno-industrielle. Le voilà dans les habits d'un sauveur de la planète. «La vague en faveur de l'environnement ne s'arrêtera pas. Les problèmes écologiques naissent de la notion erronée selon laquelle les humains sont prioritaires alors qu'ils doivent arriver en second», assure Douglas Tompkins.

    Dans les marais argentins, son quartier général de Rincon del Socorro se niche au milieu d'une immense propriété. Équipé d'une piste d'atterrissage pour son avion personnel qu'il aime piloter, il abrite une équipe de techniciens chargés de mettre en musique ses projets. «Les terres se dégradent en raison du surpâturage et de la culture intensive du riz. L'objectif est de les transformer en parc», explique Sebastien Cirignoli, le biologiste de la maison. Le milliardaire promeut une reconversion de l'économie locale dans l'écotourisme. Il donne l'exemple avec l'ouverture d'un hôtel de luxe sur la pelouse de sa résidence et de complexes touristiques dans le village voisin de Colonia Carlos Peligrini.

    En quelques années, la petite bourgade habitée par des familles d'ouvriers agricoles s'est transformée en «Tompkins City». Le philanthrope qui emploie une centaine d'habitants dans sa compagnie, la Conservation Land Trust (CLT), subventionne les gardes-forestiers, la mairie, les projets sociaux. Des restaurants et des boutiques pour touristes ouvrent. Mais en ce début d'été austral, les vacanciers sont plutôt rares. Seuls quelques visiteurs explorent ces contrées sauvages en barques à moteur qui se glissent entre les hautes herbes des îles flottantes. «Le séjour est beaucoup trop cher», peste Ana Rodriguez de Moulin, l'animatrice de la Fondation Ibera patrimoine des Correntinos, l'association anti-Tompkins.

    Ravie d'accueillir des journalistes, la pasionaria parcourt en 4 × 4 les pâturages en klaxonnant pour faire décoller sur le passage du véhicule des nuages d'oiseaux multicolores et pousser au galop les nandous. Le paysage est somptueux. Des chevaux et les vaches broutent, de l'eau jusqu'au poitrail. «C'était beau avant que Tompkins arrive ! Ici, c'est à nous !, tonne Ana. Les autochtones sont menacés d'être déplacés. Notre mode de vie est remis en cause. Tompkins veut en rendant la région à la nature que personne ne vive à l'intérieur des marais. Il dicte sa loi, interdit la chasse, fait donner sa police.» Vue des exploitants agricoles, la bataille de l'eau, ce sont des drapeaux verts - la couleur des anti-Tompkins - qui flottent sur les haciendas, des graffitis et des fresques contre le gringo et surtout des convocations au tribunal pour construction illégale de digues d'irrigation ou usage d'engrais.

    Ramon Aguerre, un petit propriétaire aux cheveux gominés, reçoit dans son salon entre le congélateur plein à craquer de morceaux de viande de bœuf et un autel dédié en ce jour d'immaculée conception à la Vierge. «Tompkins m'accuse de nuire à l'écologie parce que mes rizières sont alimentées en eau grâce à une petite digue, s'emporte-t-il. Il me poursuit devant les tribunaux pour me ruiner. Il veut me faire partir pour récupérer mon accès au lac.» Comme beaucoup d'agriculteurs, il voit en Douglas Tompkins un étranger puissant qui vit caché dans ses propriétés. «Les gens du cru ne comprennent pas qu'un philanthrope achète des terres productives pour ne pas les exploiter. Ils sont convaincus que ça cache quelque chose», analyse Horacio Cardozo, un conseiller technique en environnement de la région.

    Des thèses «conspirationnistes» circulent. Le milliardaire serait un agent de la CIA. Sa mission ? Préempter en Amérique du Sud, les régions riches en réserve d'eau. L'opération viserait à sécuriser l'accès des États-Unis à ce nouvel enjeu géopolitique.

    Acheter un atoll sur Internet

    Perçu - quelles que soient ses initiatives - comme un Yankee arrogant, Douglas Tompkins est avant tout la figure de proue d'une nouvelle tendance : la générosité au service de l'écologie. De tradition anglo-saxonne, les sociétés philanthropiques s'étaient surtout préoccupées, au début du siècle dernier, de financer des missions d'enquêtes sur les droits de l'homme. Désormais, elles investissent dans la défense de l'environnement, proposent la privatisation des terres sauvages pour empêcher les promoteurs, l'industrie ou la négligence de ravager la nature.

    Aux États-Unis, des associations telles WWF et The Nature Conservancy perçoivent des milliards de dollars de dons pour acheter et louer des terrains. Il suffit pour les particuliers d'un clic sur Internet et voilà l'un des plus beaux sites du Mississippi, de la forêt vierge au Brésil ou d'un atoll d'Hawaï qui change de main. Des milliardaires suivent le mouvement. Gordon Moore, cofondateur d'Intel, a fait don de 261 millions de dollars pour acquérir des lieux phares de la biodiversité. Sa fondation a obtenu une concession au Pérou pour protéger la vallée de la rivière Madre de Dios. Le philanthrope et ex-homme d'affaires Michael Steinhardt a racheté deux îles à l'ouest des Malouines et les a données à la Wildlife Conservation Society (WCS). Quant à la banque Golden Sachs, elle s'est débarrassée de 275 000 hectares de droits de propriété en Terre de Feu chilienne au profit de WCS.

    Mais le nouveau modèle de protection nord-américain qui allie volonté politique et propriété privée s'exporte mal. Bien accueilli dans les pays riches car il contribue à faire monter les prix des terres, il suscite la crainte dans les pays pauvres. Au Brésil, le gouvernement est monté au créneau pour empêcher Johan Eliasch, l'homme d'affaires anglo-suèdois et conseiller de Gordon Brown sur les questions forestières d'accaparer, via son association Cool Earth, des forêts tropicales. De tels obstacles ne découragent pas Douglas Tompkins. «Si les 10 000 personnes les plus riches du monde faisaient comme moi, on pourrait changer le monde», insiste Douglas Tompkins.

    L'appel rencontre pour l'instant un succès mitigé. En Argentine, les milliardaires américains investissent avant tout pour le business tout en profitant de lieux de villégiature époustouflants. Le magnat de la presse Ted Turner possède plus de 40 000 hectares en Patagonie qu'il rentabilise. Quant à Luciano et Carlo Benneton, ils possèdent plus de 800 000 hectares pour l'élevage de moutons, ce qui leur vaut un interminable conflit avec les Indiens Mapuches.

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